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lundi 20 janvier 2020

QH 75. La Révolution française selon Ludivine Bantigny

Quelques remarques sur les énoncés post-soixante-huitards d’une « historienne » née après 1968


Classement : Ludivine Bantigny ; pseudo-historienne




Cette page est liée à une autre qui a la même référence de mon blog Les Malheurs de Sophisme (page).

Référence
* « Ludivine Bantigny », Télérama n° 3647, 4 décembre 2019, page 6

L’autrice (lien)
Ludivine Bantigny, née en 1975, normalienne, agrégée d’histoire, est maître de conférences à l’université de Rouen.
C'est aussi une rebelle (une reb-elle).

Texte

« [Ceux que vous appelez « casseurs »] n’agissent finalement pas autrement que ceux qui ont pris la Bastille en 1789, en détruisant violemment un monument national. Or nous avons fait de ce jour notre Fête nationale […] »

Commentaire
Mme Bantigny  historienne, commet trois erreurs en trois lignes : pas mal, pour une ex-normalienne ! Mais tout à fait « normal », puisqu’elle souhaite, dans la lignée de la grande tradition post-soixante-huitarde, nous faire croire que tout casseur d’aujourd'hui est un héros de demain.

Analyse des trois erreurs de Bantigny
Deuxième erreur : les insurgés du 14 juillet 1789 ont certes pris la Bastille, mais ils ne l’ont pas détruite, ils ont seulement coupé la tête du gouverneur, mis à sac les archives et libéré les prisonniers; la destruction a été décidée très rapidement par les autorités (municipales ?) et réalisée de façon « rationnelle » : selon Wikipédia (lien), « La Bastille fut ensuite démolie à partir du 15 juillet sous la direction de l'entrepreneur privé Pierre-François Palloy. ».
Troisième erreur : en 1789, la Bastille n’était pas un « monument national », c’était un fort (la bastille Saint-Antoine) recyclé en prison ; elle abritait aussi un stock de munitions et c’est une des raisons essentielles de l’assaut du 14 juillet. Mme Bantigny essaie-t-elle de nous faire croire que les voies de fait sur l’Arc de Triomphe (assurément un « monument national ») sont du même ordre que la prise de la Bastille ?
Première erreur : les insurgés de la Bastille suivaient les mots d’ordre insurrectionnels lancés par un certain nombre de militants patriotes (Danton, Desmoulins, etc.) en vue de protéger Paris et Versailles (où les députés du Tiers État aux États généraux étaient en conflit avec le pouvoir royal) contre des mouvements de troupes suspects autour de la capitale ; en attaquant la Bastille, ils avaient parfaitement conscience d’être en état d’insurrection et de mettre leurs vies en danger (certains sont effectivement morts). Les « casseurs » des années passées n’ont évidemment pas la même perspective ; ils effectuent tout au plus la pantomime d’un semblant d’insurrection.

Conclusion
À mon avis, il n’est donc pas légitime de comparer les « gens qui s'engagent avec le corps » (selon Bantigny) et les sans-culottes de 1789.
Ceux de 1789 n’ont pas détruit la Bastille qu’ils avaient prise, mais ils ont mis la tête du gouverneur au bout d’une pique.
Ceux de 2019 ont pendu un mannequin de Macron au bout d’une perche et détruit des abribus, avant de prendre le bus pour rentrer à la maison.



Création : 20 janvier 2020
Mise à jour :
Révision : 26 avril 2020
Auteur : Jacques Richard
Blog : Questions d’histoire
Page : QH 75. La Révolution française selon Ludivine Bantigny
Lien : https://jrichardterritoires.blogspot.com/2020/01/la-revolution-francaise-selon-ludivine.html








lundi 6 mai 2019

QH 53. La Révolution française selon P.-J. Salazar

Quelques remarques sur une interview de Philippe-Joseph Salazar, qu’il ne faut pas confondre avec Antonio !


Classement :




Ceci est la suite de la page Salazar, rhétoricien et révolutionnaire (publiée dans le blog Les Malheurs de Sophisme), dans laquelle je présente M. Salazar et étudie sa rhétorique prétentieuse à propos du « Grand débat »  consécutif à la crise des Gilets jaunes.
La page ci-dessous est consacrée à ce qu’il dit des débuts de la Révolution française, en relation avec cette crise.

Référence
*« L’État impose son langage. Pierre-Joseph Salazar, philosophe », propos recueillis par Emmanuel Lemieux, Marianne, n° 1140, 18 janvier 2019, pages 52-53

Les auteurs
Emmanuel Lemieux est rédacteur à Marianne.
Philippe-Joseph Salazar, « ancien assistant de Roland Barthes et de Robert Balandier », « occup[e] la chaire de rhétorique à la faculté de droit du Cap et résid[e] en Afrique du Sud », il a été « l’un des observateurs privilégiés de la spectaculaire commission Vérité et réconciliation présidée par Mgr Tutu au lendemain de la fin de l’apartheid. ».

Texte
« Marianne : Les « gilets jaunes » doivent-ils participer à ces réunions ?
PJS : Non, certainement pas. Leur pouvoir est justement dans une parole différente. Voilà pourquoi le régime veut imposer son langage, avec son vocabulaire et sa syntaxe. Les « gilets jaunes » doivent au contraire déclarer un différend radical et proposer eux-mêmes le cadre et les termes du débat et exiger de l’État que celui-ci s’y soumette. Pourquoi ? Parce qu’il y a une crise de légitimité. Je vous rappelle 1789 : l’État impose un cadre et un langage, celui des états généraux, et un type particulier de débats : le clergé parle, la noblesse parle, le peuple parle, tour à tour, et puis on vote, chaque groupe, une voix. Résultat de ce « grand » débat : deux contre un. Le petit peuple, le tiers état, la troisième roue de la charrette à bras, dit non : nous sommes la majorité numérique, nous sommes le peuple, vous vous n’êtes que des agents de l’État, donc nous prenons la parole, et vous, vous acceptez. Danton, vous connaissez ? Il en est sorti la Révolution. Ils ont refusé le cadre imposé et renversé la table. Les « gilets jaunes » devraient établir leur propre réseau de « petits débats », et y inviter les élus locaux, et les agents de l’État –préfets, magistrats, officiers de gendarmerie. Bref, démontrer qui a la légitimité de la parole. Si c’est cela qu’ils veulent.
Marianne : Pourquoi est-il si difficile de débattre en France ?
PJS : Parce que la France n’est plus une démocratie depuis 1958. [ ;;;] »

La Révolution selon Salazar
1) le « langage » des États généraux
« l’État impose un cadre et un langage, celui des états généraux » (remarquer le souci de réintroduire le « langage » dans le processus : Salazar est « rhétoricien », il voit du « langage » partout).
Bien entendu, les débats devaient se dérouler en français correct (de l’époque), ce qui excluait tous les gens ne connaissant qu’un dialecte/patois (français ou non français). Mais ce point n’a donné lieu à aucun débat : même au niveau des villages, il allait de soi que l’expression des doléances se faisait en français. En l’occurrence, cette exigence implicite ne venait pas du « pouvoir », mais de la société telle qu’elle s’était structurée dans sa relation avec un pouvoir central qui avait toujours utilisé le français ou le latin.

2) le processus révolutionnaire de 1788-1789
Par ailleurs, sa présentation du processus révolutionnaire est inexacte.
*[aux États généraux], « le clergé parle, la noblesse parle, le peuple parle, tour à tour, et puis on vote, chaque groupe, une voix. Résultat de ce « grand » débat : deux contre un »
Il est vrai que lorsque Louis XVI convoque les États généraux en 1788 (les précédents ont eu lieu en 1614), le fonctionnement habituel (du XVème au XVIIème siècle) est celui du « vote par ordre » : une voix pour le Clergé, une voix pour la Noblesse, une voix pour le Tiers État. Ce point va d’ailleurs être l’enjeu d’un débat politique.

*« le petit peuple, le tiers état, la troisième roue de la charrette à bras »
Il est inexact en revanche d’identifier « Tiers État » et « petit peuple ». Le Tiers État est formé par tous ceux qui ne sont ni de la Noblesse, ni du Clergé, on y trouve donc les paysans, les ouvriers, mais aussi les artisans, les commerçants, des négociants, des hommes de loi, les médecins, etc. Si les paysans sont les plus nombreux, les plus influents sont les membres des catégories supérieures.

*« Le petit peuple […] dit non : nous sommes la majorité numérique, nous sommes le peuple, vous vous n’êtes que des agents de l’État, donc nous prenons la parole, et vous, vous acceptez
Il est aussi inexact de dire que c’est « le petit peuple » qui a immédiatement refusé ce qu’on lui proposait. Dès la fin de 1788 (avant les élections), le « parti patriote », formé par diverses catégories de bourgeois, obtient que le Tiers État aura non pas une, mais deux voix aux prochains États généraux (et qu’il y aura deux députés du Tiers par circonscription au lieu d’un seul).
Ensuite, au printemps 1789, les élections ont lieu : chaque paroisse élit un délégué ; les délégués se réunissent au bailliage ; chaque bailliage élit un député ; à deux ou trois exceptions près, les députés du Tiers État sont des bourgeois, quasiment tous « patriotes ».
Les États se réunissent pour la première fois le 5 mai. Très rapidement les députés du Tiers, font pression pour obtenir le passage du vote par ordre  au « vote par tête » (un député = une voix). Il en résulte la transformation des États généraux en « Assemblée nationale » (17 juin), le « serment du Jeu de Paume » (20 juin), puis, après une période de tensions, l’acceptation royale (27 juin), Louis XVI ordonnant que les trois ordres se réunissent tous ensemble ; enfin, le 9 juillet, l’Assemblée nationale se proclame « constituante ».
À cette date, le « petit peuple » n’est pas intervenu, n’a pas « renversé la table » ; ce sont les représentants du Tiers État (des bourgeois) qui ont lancé la Révolution. À cette date, Danton n’est politiquement sinon « rien », du moins pas grand-chose : c’est un avocat (Maître d’Anton !), membre actif du Tiers État de Paris ; alors que Robespierre est présent à la Constituante comme député d’Arras.

3) L’intervention du « peuple » en 1789
Le « petit peuple » va intervenir peu après, à partir du 14 juillet (c’est alors que Danton commence à prendre une stature de leader, ainsi que Camille Desmoulins) ; d’abord le peuple de Paris (ouvriers et artisans) pour protéger l’Assemblée contre des menaces de la part du gouvernement ; le peuple de nombreuses villes où, comme à Paris, sont formées une municipalité et une Garde nationale ; enfin le peuple des campagnes, dans le cadre de la « Grande Peur » (un phénomène complexe dans ses origines, mais qui constitue un accélérateur de la Révolution, puisqu’il amène les mesures prises durant la « Nuit du 4 août »).

4) L’intervention du peuple après l'été 1789
D'octobre 1789 à 1794, on peut dire que le petit peuple, notamment les paysans, va se scinder entre « patriotes » et « contre-révolutionnaires ». La « contre-révolution » populaire prend une forme extrême en « Vendée », mais en réalité a touché pas mal d’autres d’endroits où les patriotes ont pu organiser la répression, ce qui n’a pas été le cas en Vendée où les tensions ont dégénéré en une guerre civile d’au moins deux ans et demi (mars 1793-février 1795).
Parallèlement à ce « conflit au sein du peuple », les patriotes qui dominent à Paris et dans les grandes villes, poussent à l’approfondissement de la révolution (1792 : chute de la monarchie ; 1793 : chute des Girondins), sous la direction des bourgeois Danton, Desmoulins et Robespierre, jusqu’à ce que les conflits au sein du parti patriote (exécution des hébertistes puis des dantonistes, début 1794) aboutisse à une relative stabilisation « bourgeoise ». (chute de Robespierre en juillet 1794).

Conclusion
Au total, le processus décrit par Salazar ne correspond pas au processus historique réel des années révolutionnaires. Ce qui ressemblerait le plus à ce qu’il raconte (« renverser la table »), c’est le soulèvement de juin 1793, lorsque la Garde nationale de Paris menace la Convention de ses canons si les leaders girondins ne sont pas « mis en accusation », ce qui est fait (épisode pas particulièrement glorieux de la Révolution française !).
Les événements de 1789 ont donc en réalité peu à voir avec la crise des « gilets jaunes ». Ils reposent primordialement sur l'action de l’élite du Tiers État, secondée par puis en interaction avec une série d’interventions des classes populaires, conjoncture qui se prolonge jusqu’en 1794 (dans le cas des Gilets, il aura suffi de deux ou trois manifestations pour qu’ils adoptent le slogan « Macron démission », menacent d’envahir l’Elysée et pour que certains miment l’exécution de Louis XVI : c’était aller un peu vite en besogne, mais que ne ferait-on pas avec le soutien d’intellectuels tels que Salazar ?)



Création : 6 mai 2019
Mise à jour :
Révision :
Auteur : Jacques Richard
Blog : Questions d’histoire
Page : QH 53. La Révolution française selon P.-J. Salazar
Lien : https://jrichardterritoires.blogspot.com/2019/05/la-revolution-francaise-selon-p-j.html








mardi 9 janvier 2018

QH 29. Viennot et la Révolution française 2

Quelques remarques sur un article d’Eliane Viennot à propos de la Révolution française


Classement : Révolution française ; pseudo-historienne ; post-vérité historique




Ceci est la suite de la page Eliane Viennot, la Révolution française et Donald Trump, dans laquelle j’étudie le début de l’article mentionné.

Référence
*Éliane Viennot, « Comment la révolution française prive les femmes de citoyenneté », Marianne, 22 décembre 2016 (lien)

Présentation
Eliane Viennot, que j’appellerai ci-dessous « Viennot », est actuellement au premier rang de la lutte pour l’ « écriture inclusive », dont elle est un très chaud partisan et un tonitruant héraut (voir la page Libération et maîtresse Eliane).
Elle est aussi l’auteur de cet article, qui vaut son pesant de cacahuètes. Sa campagne pour l’écriture inclusive est dans le droit fil de ses conceptions historiques : c’est le grand n’importe quoi.
Après avoir analysé le début de son article (cité intégralement), j’étudie ici le reliquat, qui est un peu moins « dérangeant ».

La fin de l'article
Le reste de l'article est en effet plus factuel : Viennot énumère toutes les interventions féminines dans le processus révolutionnaire, mais recense en même temps tout ce que des femmes ont pu subir durant cette période. 
Elle met de ce fait sur le même plan le rôle des femmes révolutionnaires (« les femmes sont omniprésentes dans les tribunes de l'Assemblée, d'où elles encouragent ou sifflent les orateurs »), et les victimes de certaines mesures révolutionnaires : 
« la fermeture des couvents jette à la rue des milliers de religieuses, les fragilise face aux municipalités qui les emploient (dans les hôpitaux par exemple), autorise les violences à l'encontre de celles qu'on reconnaît parce qu'elles refusent de quitter l'habit. Et elle prive d'instruction, durant de longues années, les centaines de milliers de filles qu'éduquaient les ordres féminins. » 
« Dès l'automne [1793], tandis que les plus en vue [des femmes] sont guillotinées (Marie-Antoinette, Roland, Gouges, Du Barry), les clubs de femmes sont fermés par décret. »
Tout cela est plus ou moins* exact, mais quel sens y a-t-il à amalgamer l'exécution de Marie-Antoinette et celle d'Olympe de Gouges ? A faire comme si seules les religieuses avaient été persécutées, pas les prêtres réfractaires ; sans signaler, au demeurant, qu'un certain nombre de ces religieuses se sont peut-être trouvées libérées par l'abolition des vœux monastiques, irrévocables jusqu'en 1789, bien que parfois voire souvent pris sous la contrainte de la famille (La Religieuse de Diderot est probablement un ramassis de calomnies contre l'Eglise catholique). Il est curieux que Viennot, grande militante féministe, n'évoque que celles qui « refusent de quitter l'habit » (pourquoi pas le voile !!!)
Note
*Je m'interroge notamment sur « les centaines de milliers de filles qu'éduquaient les ordres féminins » ; quelques milliers seraient peut-être suffisants ? [point à élucider]

Conclusion
Ce texte, qui fournit un certain nombre d'informations et de sujets de réflexion, n'en est pas moins gravement déformé par l'absence de contextualisation, par sa focalisation sur un aspect partiel de l'histoire de la Révolution, par son parti-pris hostile à la Révolution.
Il est permis de se demander la nature de la caution que Marianne donne à de tels développements (il est vrai que ce magazine n’est pas toujours au top dans ce domaine : voir la page Marianne et les serfs du Moyen Âge).



Création : 9 janvier 2018
Mise à jour :
Révision :
Auteur : Jacques Richard
Blog : Questions d’histoire
Page : QH 29. Viennot et la Révolution française 2
Lien : http://jrichardterritoires.blogspot.fr/2018/01/viennot-et-la-revolution-francaise-2.html








jeudi 14 décembre 2017

67. Les limites de Saint-Sébastien-sur-Loire (Loire-Atlantique)

Quelques remarques à propos de la limite entre Saint-Sébastien-sur-Loire et Nantes


Classement : géographie locale ; Loire-Atlantique




Saint-Sébastien-sur-Loire est une commune située immédiatement au sud-est de Nantes.
La détermination de la limite entre Nantes et Saint-Sébastien (la dénomination actuelle étant très postérieure), en 1790, a donné lieu à un débat qui s’est terminé au profit de Nantes.

Bibliographie
*Robert Durand, Didier Guyvarc’h, François Macé et l’association « Les Amis de Saint-Sébastien », Du village à la cité-jardin Saint-Sébastien-sur-Loire depuis ses origines, Saint-Sébastien-sur-Loire, ACL Editions, 1986, pages 92-94
[Robert Durand était alors professeur d’histoire à l’université de Nantes]

Présentation géographique
Si on se réfère à un lieu important à l’époque dans la géographie locale, le pont de Pirmil, l’église de la paroisse de Saint-Sébastien se trouvait (comme maintenant) à une distance de 3 km à l’est ; plus près du pont, à environ 500 m au sud-est, sur la route menant à Clisson, se trouvait l’église Saint-Jacques, liée à l’hospice des pèlerins (devenu hôpital).
Au moment de la création du système communal (loi du 14 décembre 1789), l’église Saint-Jacques dépendait (« succursale ») de la paroisse de Saint-Sébastien, qui s’étendait donc jusqu’à la rivière Sèvre (quartiers de Pirmil et Dos d’Âne) et sur une partie des îles situées au nord du pont de Pirmil (quartier de Vertais).

Le conflit de 1790
La loi de 1789 ayant pris les territoires paroissiaux comme référence pour délimiter les communes, les habitants de Saint-Sébastien pensaient que le territoire inclurait celui de la paroisse Saint-Jacques.
Cependant, les villes, qui avaient une tradition municipale ancienne, regroupaient plusieurs paroisses et les communes créées dans les grandes villes comprendraient plusieurs paroisses. En ce qui concerne Nantes, le territoire de Saint-Jacques était important, puisqu’il incluait le pont de Pirmil et ses accès (route de Clisson/Poitiers, route de Montaigu/La Rochelle, notamment). De plus, il existait un système défensif autour du pont, entretenu par la municipalité de Nantes.
Celle-ci a immédiatement considéré le territoire de Saint-Jacques comme nantais. En ce qui concerne les habitants de ce quartier, les élections municipales du 23 mars 1790 montrent que les électeurs (censitaires) ne veulent pas se lier à la population rurale de Saint-Sébastien.
La municipalité de Saint-Sébastien fait appel (4 juillet 1790) devant les autorités du district (arrondissement) de Nantes, qui lui donnent tort.
Il n’y a pas eu d’autre appel, donc depuis juillet 1790, Nantes comporte une excroissance au sud de la Loire (actuel quartier « Nantes-Sud »), séparant Saint-Sébastien à l’est de Rezé à l’ouest (noter que le territoire de Nantes inclut aussi le pont sur la Sèvre, « Pont Rousseau », sur la route de La Rochelle, à 300 m du pont de Pirmil).
Cependant, la paroisse Saint-Jacques reste succursale de Saint-Sébastien pendant une dizaine d’années ; elle n’est devenue une paroisse autonome que lors du Concordat de 1801.
Par la suite, pendant les guerres de Vendée, Saint-Sébastien sera acquise aux insurgés (les républicains s’étant réfugiés à Nantes), fournissant un des officiers notables de l’ACR, François Lyrot de la Patouillère (1732-1793).

Une « rumeur urbaine »
Il y a quelques années, dans Wikipédia, régnait l’idée que c’est le Concordat de 1801 qui avait détaché le territoire de Saint-Jacques de celui de Saint-Sébastien.
Mais il s’agissait d’une confusion entre les domaines de l’administration de l’Etat et de l’administration de l’Eglise, fondée sur une méconnaissance de l’histoire locale.

Un lieu commun local
Il y a aussi des gens pour exprimer (de façon mi-sérieuse, mi-plaisante) l’idée que « autrefois Saint-Jacques faisait partie de Saint-Sébastien » et pour imaginer un « grand Saint-Sébastien » que Nantes aurait injustement empêché.
Cette idée repose sur une autre confusion : le fait que la paroisse Saint-Jacques fût succursale de celle de Saint-Sébastien ne signifie nullement que son territoire relevât ou fît partie de celui de Saint-Sébastien ! En fait à cette époque, les délimitations administratives n’étaient pas homogènes (sans même tenir compte des seigneuries qui ont existé jusqu’au 4 août 1789).
Notamment, la municipalité de Nantes avait des pouvoirs, responsabilités et compétences sur des points précis (par exemple les fortifications du pont de Pirmil) indépendamment des autres pouvoirs qu’elle avait ou n’avait pas sur le territoire de la paroisse Saint-Jacques. En revanche « Saint-Sébastien » (qui n’était qu’une paroisse), n’avait aucun pouvoir de ce type sur le territoire de Saint-Jacques.

Que serait-il arrivé si Saint-Sébastien avait conservé Saint-Jacques ?
Pour le savoir, il faut considérer l’histoire de l’ancienne commune de Doulon, située face à Saint-Sébastien, au nord de la Loire. Lors de la création des communes, le centre était située dans le quartier aujourd'hui appelé « Vieux-Doulon » ; son territoire s’étendait jusqu’au secteur actuel de la gare SNCF. Or au cours du XIXème siècle, ces quartiers limitrophes de Nantes se sont fortement développés (un nouveau centre apparaissant à Toutes-Aides vers 1860), tandis que l’ancien centre restait un bourg rural (jusque dans les années 1960). Cette évolution est à l’origine de l’annexion de Doulon par Nantes en 1905.
Cette année-là, Nantes a aussi annexé Chantenay, à l’ouest.

Conclusion
Si la commune de Saint-Sébastien avait conservé le territoire de la paroisse Saint-Jacques, elle aurait probablement été annexée par Nantes en 1905, comme l’ont été les communes de Doulon et de Chantenay.



Création : 14 décembre 2017
Mise à jour :
Révision :
Auteur : Jacques Richard
Blog : Territoires
Page : 67. Les limites de Saint-Sébastien-sur-Loire (Loire-Atlantique)
Lien : http://jrichardterritoires.blogspot.fr/2017/12/les-limites-de-saint-sebastien-sur_14.html








jeudi 7 décembre 2017

QH 20. Eliane Viennot, la Révolution française et Donald Trump

Quelques remarques sur un article d’Eliane Viennot à propos de la Révolution française


Classement : Révolution française ; pseudo-historienne ; post-vérité historique




Référence
*Éliane Viennot, « Comment la révolution française prive les femmes de citoyenneté », Marianne, 22 décembre 2016 (lien)

Présentation
Eliane Viennot, que j’appellerai ci-dessous « Viennot », est actuellement au premier rang de la lutte pour l’ « écriture inclusive », dont elle est un très chaud partisan et un tonitruant héraut (voir la page Libération et maîtresse Eliane (Viennot)).
Comme je le signalais, elle fut l’auteur, à la fin de l'année 2016, de cet article qui vaut son pesant de cacahuètes sur la Révolution française et les femmes. Sa campagne pour l’écriture inclusive est dans le droit fil de ses théories historiques : c’est le grand n’importe quoi.
J'en propose ci-dessous le texte, en grande partie disponible en ligne, et l'analyse.

Texte
« Nous pensons tous que la liberté et l'égalité, en France, ont débuté en 1789. C'est l'enseignement de l'école, des hommes politiques et de certains historiens. La réalité est tout autre.
De même que le fameux suffrage universel de 1848 était réservé aux « Français en âge viril » (proclamation du 16 mars), l'égalité mise en musique à partir de l'été 1789 ne concernait que les hommes. Si la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen publiée en août avait pu laisser planer des doutes, la loi électorale du 22 décembre les levait clairement : seuls les « citoyens actifs » (les hommes relativement riches et hors de « l'état de domesticité ») pouvaient voter et être élus. Ces distinctions allaient toutefois fondre d'un scrutin à l'autre, jusqu'à être abolies en juin 1793 : la deuxième Constitution faisait de tous les hommes des citoyens, tandis que toutes les femmes demeuraient à la porte de la modernité.
Que cette constitution-là n'ait pas été appliquée ne change rien à l'affaire. C'est bien un principe qui est inscrit dans le marbre dès les premiers mois de la Révolution par ceux qui se sont autoproclamés « constituants » et qui s'autorisent à légiférer pour leurs compatriotes. Un principe élaboré au cours du XVIIIe siècle par les philosophes et les savants des Lumières, selon lequel les deux sexes sont destinés par la nature à des [suite du paragraphe] rôles bien distincts : aux hommes les affaires publiques, aux femmes les affaires domestiques (et « l’empire de l’amour », ajoutent-ils, pouvoir étourdissant dont elles doivent se contenter). La nature ne parlant pas assez fort, c’est avec des lois, des constitutions et bientôt la guillotine que ces quelques centaines d’hommes, toujours élus par moins de 10 % de la nation, vont mettre de l’ordre dans une société toute entière saisie par le vertige de l’égalité, après la prise de la Bastille, l’ « abolition des privilèges » et la Déclaration des droits qui marquent le premier été de la Révolution. »
[fin du paragraphe]

Commentaire
Viennot a entièrement raison en ce qui concerne l’attitude des révolutionnaires vis-à-vis des femmes. C’est du reste un lieu commun depuis quelques décennies, notamment à travers la mise en valeur de la personnalité d’Olympe de Gouges. L’article de Viennot n’a rien de « révolutionnaire » sur le plan historiographique.
Ce qui est beaucoup plus intéressant, c’est la façon dont elle présente le contexte : la Révolution, les Lumières, etc.

Analyse par phrases symptomatiques
1) « Nous pensons tous que la liberté et l'égalité, en France, ont débuté en 1789. C'est l'enseignement de l'école, des hommes politiques et de certains historiens. La réalité est tout autre. »
On discerne le thème conspirationniste de la « science officielle » contre laquelle va se dresser une valeureuse historienne isolée, bien que puisque « certains historiens » sont ralliés à la « science officielle », certains autres historiens partagent certainement le même point de vue qu’elle. Des noms, des noms !

2) « De même que le fameux suffrage universel de 1848 était réservé aux « Français en âge viril » (proclamation du 16 mars), l'égalité mise en musique à partir de l'été 1789 ne concernait que les hommes. »
Les révolutionnaires de 1789 auraient-ils copié sur ceux de 1848 ? Que fait la police ?
Pourquoi « mise en musique » ? Que fait le chef d'orchestre ?

3) « ceux qui se sont autoproclamés « constituants » et qui s'autorisent à légiférer pour leurs compatriotes »
C’est à peine croyable !
Un rappel des faits est nécessaire. En 1788, Louis XVI décide pour diverses raisons de réunir les Etats généraux du royaume, dont les députés (du Clergé, de la Noblesse, du Tiers Etat) sont élus au printemps 1789. Ils se réunissent le 5 mai à Versailles. Le principe est qu’ils doivent siéger séparément par ordre (un ordre = une voix), ce que les députés du Tiers (50 % des députés) n’acceptent pas (ils veulent une réunion générale, avec un député = une voix).
Suite à diverses péripéties, la situation étant bloquée, les députés du Tiers Etat décident de se proclamer « Assemblée nationale » (17 juin) puis prononcent le serment du Jeu de Paume (20 juin 1789) ; n'osant pas employer la force, Louis XVI cède et, le 27 juin, enjoint aux députés du clergé et de la noblesse qui ont encore refusé de le faire d’aller siéger dans cette nouvelle Assemblée qui se proclame « Assemblée nationale constituante » (9 juillet).
Il s’agit bien d’une « autoproclamation » ; mais Viennot donne à ce mot un sens manifestement péjoratif, alors que, de façon générale, on considère qu’il s’agit du premier acte révolutionnaire de la période. Cette « autoproclamation » se fait contre le pouvoir du roi (en théorie « absolu ») et contre le conservatisme de la majorité des députés du clergé et de la noblesse. Ce que Viennot dit, au contraire, c’est que les députés du Tiers (représentant, avec 50 % des députés, 98 % de la population) ont opéré un coup d’Etat contre le peuple (« s'autorisent à légiférer pour leurs compatriotes »). Le roi et les ordres privilégiés disparaissent du tableau.
Il s’agit d’un délire anachronisant, faisant fi de ce qu'était la situation politique concrète à ce moment (imagine-t-elle que les députés du Tiers auraient dû exiger la tenue d’un référendum ?).

4) « Un principe élaboré au cours du XVIIIe siècle par les philosophes et les savants des Lumières, selon lequel les deux sexes sont destinés par la nature à des rôles bien distincts » 
Viennot nous apprend donc que la répartition des rôles selon le sexe n'a rien à voir avec l'enseignement de l'Eglise (Adam et Eve, elle connait pas), ni avec le droit romain (mater certa, pater semper incertus), ni avec la loi salique (la couronne de France ne saurait échoir à une femme, fût-elle fille de roi) : non, les fautifs, ce sont les « philosophes », les « savants des Lumières » ! Quels fils de putes, pardon, quels salauds, ces Rousseau, Montesquieu et autres Diderot ! 

5) « ces quelques centaines d’hommes, toujours élus par moins de 10 % de la nation »
C'était quasiment une espèce de dictature ! 

Conclusion
J’ai du mal à comprendre comment, dans ces conditions, le titre d’« historien » peut encore être attribué à son auteur. Il s’agit sans doute d’histoire inclusive, dans laquelle il est permis, au son des trumpettes (de l'Apocalypse... voir les aventures de Donald à Jérusalem), de recourir à de la factualité alternative et de construire de la post-vérité.



Création : 7 décembre 2017
Mise à jour : 9 janvier 2017 (restructuration)
Révision :
Auteur : Jacques Richard
Blog : Questions d’histoire
Page : QH20. Eliane Viennot, la Révolution française et Donald Trump
Lien : http://jrichardterritoires.blogspot.fr/2017/12/eliane-viennot-la-revolution-francaise.html