Affichage des articles dont le libellé est esclavage. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est esclavage. Afficher tous les articles

mercredi 15 février 2017

QH 9. Marianne et les serfs du Moyen Âge

Quelques remarques sur un article mal documenté sur le statut de « serf »


Classement : Moyen Âge ; servage ; esclavage ; 




Référence
*Marianne, n° 813, 17-23 novembre 2012, p. 67
Ce numéro comportait un dossier consacré aux « points noirs » de l’histoire de France, notamment un article (encart) de Jack Dion sur les serfs.

Texte
« Moyen Âge  Des « indignés » dans le système féodal
Les serfs, ces esclaves français
Voltaire a passé les dernières années de sa vie à défendre les serfs du Jura, soumis aux moines du chapitre de Saint-Claude. Ces derniers récupéraient tous leurs biens à leurs décès en vertu du système de la mainmorte hérité du système féodal traitant les serfs en sous-hommes, que le philosophe n’hésitait pas à appeler des « esclaves ». Voltaire perdit son ultime combat : les serfs de Saint-Claude ne furent affranchis qu’après la Révolution largement inspirée par les thèses voltairiennes. Tout au long du Moyen Âge avaient éclatées [sic] des révoltes violemment réprimées par les seigneurs, désireux de défendre un statut d’opprimé d’où est né [sic] l’expression « taillables et corvéables à merci ». De fait, les serfs n’avaient aucun droit. Descendants de l’esclavage antique, ils étaient la propriété du roi, de l’Eglise ou du seigneur qui pouvaient les acheter, les vendre ou les léguer comme une vulgaire marchandise. Lorsqu’ils accédaient à une certaine autonomie, ils étaient étouffés par les charges du seigneur dont ils dépendaient et qu’ils ne pouvaient quitter. A la moindre désobéissance, leurs propriétaires n’hésitaient pas à passer les « indignés » de l’époque par les armes… »

Commentaires
En ce qui concerne les serfs des « moines du chapitre » (c’est-à-dire des « chanoines ») de Saint-Claude, et la lutte qu’a menée Voltaire, je ne dispose pas d'éléments pour en discuter.
A un niveau plus général, pour autant que je me rappelle mes cours de première année, il restait environ 100 000 serfs en France en 1789, sur une population de 25 000 000. Il s’agissait donc d’un statut très minoritaire. Les paysans français étaient à cette date en quasi-totalité des hommes libres.
Quant au reste…
Le statut de serf n’était pas un statut de « sous-homme » (terme anachronique), ni même d'« esclave » (Voltaire emploie le mot de façon purement polémique), mais de tenancier (chef d’exploitation agricole) soumis à des redevances spécifiques (personnelles) en plus de celles dues par les tenanciers libres (le total étant effectivement lourd). Il n’était pas question « d’acheter ou de vendre » un serf « comme une vulgaire marchandise », étant donné que le serf était lié à son exploitation.
Les révoltes paysannes du Moyen Âge n’ont pas été des révoltes de serfs ; il n’y en a pas eu tant de révoltes que cela ; il y en a eu beaucoup plus au XVIIème siècle : il s’agissait alors de révoltes contre l’accroissement de la pression fiscale à l’époque du renforcement de la monarchie absolue (Croquants, Nu-pieds, Bonnets Rouges [les vrais], etc.).
Par ailleurs, les serfs du Moyen Âge n'étaient pas des descendants des esclaves antiques. On peut considérer qu'au XIème siècle, quasiment tous les paysans étaient devenus serfs (c’est-à-dire qu’avaient disparu les statuts et conditions d’esclave (au sens antique) et de paysan libre, qui existaient encore sous les premiers Carolingiens) et que dès la fin du XVème ils étaient quasiment tous devenus des hommes libres, non pas à cause de révoltes mais à cause de phénomènes de grande ampleur (développement des villes, défrichements, Peste Noire). Du moins à l’ouest de l’Europe, puisque, au contraire, le servage est devenu la règle à l’Est (en particulier en Russie) entre le XVème et le XVIIIème siècle.

Conclusion
On peut s’interroger sur les sources qu’a utilisées Jack Dion. Peut-être un manuel d’école primaire de la III° République… Certainement pas un manuel d'orthographe, d'ailleurs !
En tout cas, je ne vois pas pour quelle raison ce sujet devrait donner lieu à quelque 
« repentance » que ce soit.

Quelques références bibliographiques 
*Jacques Heers, Précis d'histoire du Moyen Âge, PUF, 1968 (chapitre VIII : L'essor de l'Europe : la vie agraire et les grands défrichements)
*Georges Duby, L'Economie rurale et la vie des campagnes dans l'Occident médiéval, Aubier, 1962
**Livre I, chapitre 2 Richesse et société 6 Le grand domaine et l'économie paysanne
**Livre II, chapitre 3 L'expansion agricole et les structures de la société
**Livre III, chapitre 2 Aux XI° et XII° siècles Seigneurs et paysans
**Livre IV, chapitre 3 Les paysans



Transfert : 15 février 2017
Mise à jour : 13 septembre 2017
Révision : 13 septembre 2017
Auteur : Jacques Richard
Blog : Questions d’histoire
Page : QH 9. Marianne et les serfs du Moyen Âge
Lien : http://jrichardterritoires.blogspot.fr/2017/02/marianne-et-les-serfs-du-moyen-age.html








mardi 14 février 2017

QH 7. Platon et l'esclavage

Quelques remarques à propos d’un passage de La République sur l’esclavage


Classement : Antiquité ; esclavage ; Platon




Référence
*La République, livre IX, paragraphes 578c-579b (édition Garnier-Flammarion, p. 341)

Texte 
Après avoir examiné les règles de fonctionnement du bon gouvernement, Platon traite des mauvais gouvernements et en particulier de la tyrannie.
« SOCRATE : A mon avis, il faut se faire une idée de la situation du tyran d'après ceci.
GLAUCON : D'après quoi ?
SOCRATE : D'après la situation d'un de ces riches particuliers qui, dans certaines cités, possèdent beaucoup d'esclaves ; ils ont ce point de ressemblance avec les tyrans qu'ils commandent à beaucoup de monde ; la différence n'est que dans le nombre.
GLAUCON : C'est vrai.
SOCRATE : Tu sais donc que ces particuliers vivent dans la sécurité et qu'ils ne craignent point leurs serviteurs.
GLAUCON : Qu'en auraient-ils à craindre ?
SOCRATE : Rien. Mais en vois-tu la raison ?
GLAUCON : Oui, c'est que la cité tout entière prête assistance à chacun de ces particuliers.
SOCRATE : Bien dit. Mais quoi ? Si quelque dieu, enlevant de la cité un de ces hommes qui ont cinquante esclaves et davantage, le transportait, avec sa femme, ses enfants, ses biens et ses serviteurs, dans un désert, où il n'aurait de secours à attendre d'aucun homme libre, ne crois-tu pas qu'il vivrait dans une extrême et continuelle appréhension de périr de la main de ses esclaves, lui, ses enfants et sa femme ?
GLAUCON : Oui, son appréhension serait extrême.
SOCRATE : Ne serait-il pas réduit à faire sa cour à certains d'entre eux, à les gagner par des promesses, à les affranchir sans nécessité, enfin à devenir le flatteur de ses esclaves ?
GLAUCON : Il serait bien forcé d'en passer par là, dit-il, ou de périr.
SOCRATE : Que serait-ce donc si le dieu établissait autour de sa demeure des voisins en grand nombre, décidés à ne pas souffrir qu'un homme prétende commander en maître à un autre, et à punir du dernier supplice ceux qu'ils surprendraient en pareil cas ?
GLAUCON : Je crois que sa triste situation s'aggraverait encore, s'il était ainsi environné et surveillé par des gens qui seraient tous ses ennemis.
SOCRATE : Or, avec ce naturel que nous avons décrit, plein de craintes et de désirs de toute espèce, n'est-ce pas dans une prison semblable qu'est enchaîné le tyran ? »

Commentaire
Ce qui est intéressant ici, c’est que l’esclavage n’est pas le sujet principal : il ne s’agit  que du thème d’une métaphore (tyran/sujets > maître/esclaves) destinée à faciliter pour ses interlocuteurs la compréhension de ce qu’est la tyrannie. Est-ce que c'est une bonne métaphore ? Peut-être pas, mais peu importe. L’important, c’est qu’en tant qu’auteur, il ne réfléchit pas précisément à la question de l’esclavage, de sorte qu’il énonce, sans y prendre garde, un certain nombre de choses à mon avis assez surprenantes, sans du reste les développer. 
Le point central est la question : qu’est-ce qui permet qu’un seul homme (« un riche particulier ») domine, le cas échéant plusieurs dizaines d’autres hommes (des esclaves) ? Platon élude la réponse simpliste : ce sont des esclaves, donc il n’y a aucun problème. 
Il examine d’abord la situation « normale » : en réalité, le maître de nombreux esclaves n’est pas seul face à eux, il bénéficie de l’assistance (potentielle) des autres maîtres, voire de tous les citoyens. On peut noter que cette réflexion n’apparaît pas au terme d’un long processus maïeutique : Glaucon, interrogé par Socrate, trouve tout de suite la réponse. On peut donc imaginer que celle-ci n’avait rien d’extraordinaire.
Platon n’a pas jugé utile de signaler plusieurs facteurs favorables aux maîtres : pour la plupart, les citoyens athéniens avaient seulement un ou deux esclaves, voire aucun, ce qui établit un meilleur équilibre numérique ; que les citoyens étaient à même de s’armer ; il n’évoque pas non plus (dans ce cadre « normal ») le cas d’une révolte d’esclaves, même à titre d’hypothèse. 
Il évoque cette possibilité dans le cadre d’une situation hypothétique, que l’on pourrait appeler, par anticipation, « l’île aux esclaves » : le maître (et sa famille) se retrouvant effectivement seuls, isolés, avec de nombreux esclaves. La suite de l’hypothèse est que la perspective d’une révolte serait immédiate (« ne crois-tu pas qu'il vivrait dans une extrême et continuelle appréhension de périr de la main de ses esclaves, lui, ses enfants et sa femme ? ») ; la domination antérieure ne pourrait pas perdurer telle quelle : le maître serait obligé d’ « affranchir certains esclaves », c’est-à-dire d’en élever un certain nombre au rang de dominants, de recréer en quelque sorte la structure qui existait dans la cité réelle, et donc, non seulement d’en affranchir, mais sans doute aussi de leur allouer des esclaves en propre. Platon ne semble pas imaginer de forte solidarité entre les esclaves.

Conclusion
De ce passage, on peut retirer l’impression qu'il perçoit l'esclavage en terme de rapports sociaux (de rapports de force) et non pas en termes d’ « essence éternelle ».
Bref : Platon serait-il un « matérialiste historique » ignoré ?
En tout cas, même s’il n’envisage pas la possibilité d’une société sans esclaves, même s’il juge ce système « normal », le point de vue de Platon semble différent de celui d’Aristote (alors que les deux sont fréquemment associés comme « thuriféraires de l’esclavage » (par exemple dans le livre de Jean-François Kahn sur Les Rebelles).
  


Transfert : 14 février 2017
Mise à jour :
Révision : 5 septembre 2017
Auteur : Jacques Richard
Blog : Questions d’histoire
Page : QH 7. Platon et l'esclavage
Lien : http://jrichardterritoires.blogspot.fr/2017/02/platon-et-lesclavage.html