dimanche 17 janvier 2021

QH 95. Indépendance passée et revendication indépendantiste

Quelques remarques à propos de l’histoire du royaume de Navarre et de l'Etat bourguignon, en relation avec la supposée indépendance du duché de Bretagne au Moyen Âge


Classement



 
Le fétichisme de l'indépendance des temps jadis
es indépendantistes régionaux (bretons, catalans, par exemple) fondent une partie de leur revendication sur le fait que le territoire qu’ils ambitionnent de diriger « en toute indépendance » aurait été autrefois « indépendant ». Par exemple, on peut entendre dire que « la Catalogne était indépendante jusqu’en 1714 », « jusqu’à son annexion par la France en 1532, la Bretagne était indépendante ». Ces affirmations introduisent subrepticement l’idée que ces entités ont été « victimes d’une injustice », « spoliées » et que leur retour à l’indépendance ne serait que le rétablissement d’un « ordre juste » des choses.
Cette justification de l’indépendance future par l’indépendance passée est absurde : dans la réalité des processus historiques, il n’est jamais question de justice, mais de rapports de forces. L’indépendance passée ne « justifie » pas plus l’indépendance future que la dépendance passée et actuelle ne justifie le maintien éternel de la dépendance. Le problème est l’existence ou la non-existence du rapport de forces nécessaire.
Pour étudier cette question des rapports de forces, je prendrai l’exemple d’un territoire qui, dans le cadre du système politico-juridique de l’Ancien Régime, était formellement doté de l’indépendance, et qui présente l’avantage de ne faire l’objet d’aucune demande indépendantiste spécifique (bien que faisant partie du Pays basque, il puisse être revendiqué par les indépendantistes basques, mais seulement comme « pays » du futur « État basque ») : il s’agit du royaume de Navarre tel qu’il a existé de 1512 à 1789, permettant aux Bourbons, après l’avènement (1589) d’Henri III de Navarre comme roi de France (« Henri IV »), de se dire « rois de France et de Navarre ».

Indépendance formelle et indépendance réelle
La question de l'indépendance des entités politiques peut être vue sous deux angles :
*du point de vue de l'indépendance formelle (fondée en général sur une reconnaissance internationale, celle de l'ONU aujourd'hui, celle du pape au Moyen Âge) ;
*du point de vue de l'indépendance réelle, celle qui fait qu'une entité formellement indépendante n'a que très peu d'indépendance réelle ou qu'une entité formellement dépendante a une véritable indépendance, voire une véritable puissance géopolitique.

Pour remonter à une période proche du Moyen Âge (époque de l'indépendance supposée de la Bretagne), je prendrai deux exemples tout à fait extrêmes : 
*celui du royaume de Navarre à l'époque où il ne disposait plus comme territoire que de la  Basse-Navarre (Saint-Jean-Pied-de-Port, Saint-Palais) après avoir été pour la plus grande part conquis par le roi d'Aragon et régent de Castille Ferdinand le Catholique (exemple d'indépendance formelle sans la moindre indépendance réelle) ;
*celui de ce qu'on peut appeler Etat  bourguignon constitué au XV° siècle à partir du duché de Bourgogne (capitale : Dijon) par les ducs de la maison de Valois (exemple de dépendance formelle, mais d'indépendance réelle). 

L'EXEMPLE DU ROYAUME DE NAVARRE de 1512 à 1789 (indépendance formelle et impuissance réelle)
Histoire du royaume de Navarre jusqu’en 1529
Un État navarrais apparait formellement dès le IXe siècle (capitale : Pampelune). Cet État, qui va devenir le royaume de Navarre, se trouve rapidement bloqué dans son extension territoriale par celle des deux puissances que sont le royaume de Léon (puis de Castille) et le royaume d’Aragon. Il cesse très tôt de participer directement à la Reconquista. La fin du processus de reconquête en 1492, concomittante avec l’union dynastique des royaumes de Castille et d’Aragon, le place dans une situation précaire. En 1512, Ferdinand d’Aragon envahit et annexe la Navarre jusqu’aux cols pyrénéens : le « royaume de Navarre » (qui est alors aux mains de la dynastie des comtes de Foix/seigneurs d’Albret) subsiste au nord du col de Roncevaux, jusqu’à Saint-Palais en passant par Saint-Jean-Pied-de-Port ; ce territoire de petite taille devient un enjeu des guerres entre François 1er et Charles Quint jusqu’en 1529 (traité de la Paix des Dames) : Charles Quint (en tant que roi de Castille et roi d’Aragon) renonce formellement à ce reliquat de l’ancien royaume.

Le royaume de Navarre de 1529 à 1589
En 1542, Jeanne d’Albret, reine de Navarre (fille d’Henri II de Navarre et de Marguerite d’Angoulême, dite « Marguerite de Navarre », sœur de François 1er), épouse Antoine de Bourbon. Leur fils Henri devient roi de Navarre en 1572, puis roi de France en 1589.

Les rapports de forces favorables au « royaume de Navarre » du XVIème siècle
Pour expliquer le maintien d’une Navarre indépendante sur un territoire aussi limité (la « Basse-Navarre »), on voit qu’a joué un premier rapport de forces : celui qui oppose la France à l’Espagne de Charles Quint ; pour le roi de France, la souveraineté espagnole ne peut pas s’étendre au nord des cols pyrénéens. Il protège donc l'indépendance du royaume croupion.
Le second rapport de forces est celui qui existe entre le roi de France et la dynastie de Navarre, qui est en même temps à la tête de nombreuses possessions en France : seigneurie d’Albret, comté de Périgord et comté de Limoges ; comté de Foix, comté de Bigorre, vicomté de Béarn : au total, les rois de Navarre sont à la tête d’un ensemble territorial assez puissant, d’autant plus qu’il est localisé dans le sud-ouest de la France. Cet ensemble se renforce après le mariage de Jeanne d’Albret avec Antoine de Bourbon (duché de Bourbon, etc.). Cela forme un ensemble féodal puissant, à une époque où la monarchie française est victime des guerres de religion. Le rapport de forces est ici momentanément favorable à la dynastie féodale.
Dans cet ensemble, le « royaume de Navarre » proprement dit constitue un élément secondaire de puissance effective ; les villes préférées de la dynastie de Navarre sont d'ailleurs Pau (Béarn) et Nérac (Albret) ; mais il est porteur d’un titre royal qui a une grande importance symbolique. Dans ces conditions, sa survie en tant que « royaume indépendant » dépend du destin de l’ensemble féodal « Navarre-Albret-Béarn-Foix-Bourbonnais-etc. » (NABFB+). 
L’histoire de France depuis l’an 1000 montre que cette entité politique était vouée à l’absorption par le royaume de France. Cela se produit assez rapidement par suite d’un hasard généalogique : le fait qu’à cette époque, les Bourbons sont héritiers du trône de France en cas de défaillance généalogique des Valois : le chef de la maison de Bourbon est « premier prince du sang », fait qui a pu jouer un rôle dans le mariage royal d’Antoine de Bourbon.

Le royaume de Navarre de 1589 à 1789
En 1589, le dernier Valois, Henri III, meurt sans laisser de fils ; Henri III de Navarre devient roi de France. Il prend le titre de « roi de France et de Navarre ». En 1607, les possessions féodales que détient Henri IV (relevant du royaume de France) sont intégrées au domaine royal. En 1620, c’est le tour des territoires souverains, notamment du royaume de Navarre (édit de Pau). Le royaume de Navarre est cependant maintenu symboliquement pour la gloire d’être doublement roi. Ce dernier avatar d'indépendance disparait au moment de la Révolution française, lorsque Louis XVI devient « roi des Français » (6 novembre 1789), puis que le territoire de la Basse-Navarre est intégré dans le département des Basses-Pyrénées (chef-lieu : Pau)...

L'EXEMPLE DE L'ETAT BOURGUIGNON de 1361 à 1477 (dépendance formelle et puissance politique de premier plan)

Sous Philippe le Hardi et Jean sans Peur (1361-1419)
Les ducs de Bourgogne de la fin du Moyen Âge (Philippe le Hardi, Jean sans Peur, Philippe le Bon, Charles le Téméraire) sont de sang royal français, ils sont princes du sang, en bonne position dans l'ordre de succession au trône de France, Philippe le Hardi étant un fils cadet du roi Charles V. 
*Dès le règne ducal de Philippe commence le rassemblement autour du duché de Bourgogne (capitale : Dijon) de plusieurs fiefs, certains de France, d'autres d'Empire : notamment le comté de Flandre et le comté d'Artois (France), le comté de Bourgogne (Dole), le duché de Brabant, le comté de Hainaut, le duché de Luxembourg, etc. (Empire). Ils se trouvent à la tête d'une principauté féodale assise sur des territoires étendus et riches.
Sous le règne de Charles VI (la France est alors en paix avec l'Angleterre, depuis le traité de Brétigny), Philippe le Hardi, puis Jean sans Peur essaient de contrôler le gouvernement du royaume, mais doivent composer avec une autre lignée de sang royal, celle des ducs d'Orléans. L'assassinat de Louis d'Orléans en 1405 entraîne une guerre civile (Armagnacs contre Bourguignons). En 1415, le roi d'Angleterre Henri IV, reprenant les prétentions d'Edouard III au trône de France) rentre en guerre et occupe la Normandie après sa victoire d'Azincourt.

Sous Philippe le Bon (1419-1463)
Le grand changement a lieu en 1419 avec l'assassinat de Jean sans Peur lors d'une entrevue avec le fils de Charles VI, le dauphin Charles. Philippe le Bon, considérant que celui-ci a trahi ses devoirs féodaux, reconnait les prétentions de Henri IV. En 1420, Henri IV, Philippe le Bon et la reine Isabeau signent le traité de Troyes qui évince Charles de la succession de France, celle-ci revenant en 1422 au roi d'Angleterre Henri V à la mort de Charles VI, Henri IV étant mort entre temps. Commence alors une phase particulière de la guerre de Cent Ans, durant laquelle le roi Charles VII contrôle le Sud-Ouest du royaume (sauf l'Aquitaine), tandis que le Nord et l'Est sont aux mains des Anglais et des Bourguignons. 
On peut donc considérer que, à partir de 1419, Philippe le Bon, maître des deux Bourgogne et des Pays-Bas (les "Pays de par deça") est indépendant de fait, détenant une puissance qui lui permet de parler d'égal à égal avec les représentants du roi d'Angleterre. Cette période s'achève en 1429, après l'intervention de Jeanne d'Arc et le sacre de Charles VII à Reims.
En 1435, Philippe le Bon abandonne les Anglais et se réconcilie avec Charles VII (traité d'Arras). Mais son indépendance de fait persiste. Philippe maintient de bons rapport avec le roi de France, mais dès la fin de son règne, son successeur, le comte de Charolais Charles le Téméraire manifeste une volonté de rupture. 

Sous Charles le Téméraire (1463-1477)
Devenu duc, Charles le Téméraire entre très tôt en conflit avec Louis XI, en liaison avec d'autres féodaux, notamment le duc de Bretagne (François II) et le duc d'Orléans (futur Louis XII). Il triomphe en 1468 à Péronne. 
Son ambition de relier les territoires bourguignons aux territoires néerlandais suscite des conflits avec d'autres puissances. Son projet prend fin face au duc de Lorraine à Nancy où ulk meurt en janvier 1477.
Aussitôt, Louis XI entre en guerre contre son successeur, sa fille Marie, née en 1457. Le duché de Bourgogne est conquis puis confisqué définitivement en 1482. 

Cela marque la fin de la maison de Bourgogne et de l'Etat bourguignon. Mais les Pays-Bas bourguignons passent aux mains de la maison de Habsbourg du fait du mariage (dès 1477) de Marie avec Maximilien d'Autriche, ce qui constitue un nouveau danger pour le royaume de France, surtout lorsque Philippe de Habsbourg (fils de Marie et de Maximilien) devient roi de Castille en 1506, puis son fils Charles roi de Castille et d'Aragon en 1516, empereur en 1520 (Charles Quint).

L'EXEMPLE DU DUCHE DE BRETAGNE du X° siècle à 1491

(...)

CONCLUSIONS

Quelles conclusions tirer ?
Que l’indépendance formelle d’une principauté ne représente pas grand-chose en elle-même.
Qu’elle vaut ce que vaut la puissance réelle du prince qui la détient.
Que par elle-même elle ne justifie rien quant au destin de cette principauté.
Bien entendu, la Catalogne ou la Bretagne étaient des entités dont la puissance intrinsèque était sans commune mesure avec celle de la Navarre du XVIème siècle. Mais ce qui compte, c'est : Quel rapport de forces peuvent établir les indépendantistes catalans ou bretons avec leur opposant respectif ? Et cela amène à se demander : Quel rapport de forces permet à des entités politiques improbables (Monaco, etc.) d'exister comme Etats indépendants ? (Le monde actuel a ceci de particulier qu'il fait prédominer de façon pathologique le juridique sur les rapports de forces réels, jusqu'à un certain point).

Le rôle de « l’indépendance passée » dans l’établissement de rapports de forces
Le fait qu’il y ait eu (autrefois) une indépendance ou qu’il n’y en ait pas eu n’a aucune valeur (actuellement) sur le plan politique et juridique ; cette question a cependant un autre intérêt pour les indépendantistes : si les militants croient fermement à l’indépendance passée, cela pourrait les « galvaniser », et par exemple les amener à accepter de mourir dans une « guerre d’indépendance » (bof !).



Création : 17 janvier 2021
Mise à jour : 25 mars 2025
Révision :
Auteur : Jacques Richard
Blog : Question d’histoire
Page : QH 95. Indépendance passée et revendication indépendantiste
Lien : https://jrichardterritoires.blogspot.com/2021/01/quelques-remarques-propos-de-lhistoire.html







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